Burundi/FMI : Stabilisation économique ou économie en faillite ?

La situation économique actuelle est très préoccupante. Avec la lenteur des réformes économiques, le FMI a déjà révisé les objectifs macro-économiques. En particulier, le taux de croissance économique (PIB), qui était prévu à 6% pour 2024, a été revu à la baisse à 4,3%. Des analystes estiment, plutôt, que la croissance économique sera plus faible et pourra se situer entre 1,5 et 1,8% en 2024. Cette baisse de la croissance économique étant causée par plusieurs facteurs.

Par
Andre Nikwigize
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6.4.2024
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Economie
Ces 4 dernières années, le peuple burundais vit un calvaire sans nom. Plus de 75% de la population vit dans l’extrême pauvreté, plus de 50% est dans l’insécurité alimentaire chronique, étant donné que l’agriculture est délaissée par les pouvoirs publics depuis plusieurs années. Les prix des produits de première nécessité augmentent au jour le jour, le carburant manque et fait l’objet de spéculation, beaucoup de ménages dans les centres urbains vivent dans l’obscurité par manque d’électricité, la monnaie nationale s’est fortement dépréciée au cours des 12 derniers mois, les salaires des fonctionnaires, des militaires et des policiers arrivent avec des retards, avec des conséquences sur le bien-être des familles. En avril 2023, le Gouvernement du Burundi avait conclu un Accord avec le FMI pour un programme de Stabilisation économique sur 38 mois, avec un financement de 271 millions de Dollars US, ce qui avait suscité des espoirs auprès de la population. Ces espoirs se sont, de nouveau, estompés, vu l’évolution de la situation. Au bord du désespoir, le Chef de l’Etat lui-même confiera a ses collaborateurs ceci : « Et si demain le Burundi tombait en faillite que ferons-nous ? »

Un Accord de Stabilisation macroéconomique avec le FMI

En avril 2023, le Gouvernement du Burundi conclut un Accord avec le FMI de 38 mois au titre de la Facilité Élargie de Crédit (FEC), en vue d’amortir l’ajustement du Burundi et à soutenir le programme de réformes des autorités destiné à réduire les vulnérabilités liées à la dette publique, à recalibrer les politiques monétaire et de change afin de rétablir la viabilité extérieure, ainsi qu’à favoriser une croissance économique inclusive et la bonne gouvernance.

Dans le cadre de cet accord, le Gouvernement devait veiller à la restauration de la viabilité extérieure grâce à l'unification des marchés de changes officiel et parallèle et la libéralisation dudit marché, tout en restant vigilantes face aux vulnérabilités du secteur financier, veiller à renforcer la viabilité de la dette et à amorcer un assainissement budgétaire grâce à une mobilisation accrue des recettes intérieures, au renforcement des investissements et à des dépenses publiques mieux ciblées, ainsi qu’à une politique d’emprunt prudente.

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En juillet 2023, le Conseil d’Administration du FMI approuva cet accord, donnant au Burundi un accès de 130 pour cent de sa quote-part, soit 200,2 millions de DTS (271 millions de dollars environ). Suite à cette décision un décaissement immédiat de 46,2 millions de DTS (environ 62,6 millions de dollars) fut effectué. Ces ressources permirent de soulager la balance des paiements du Burundi, en particulier, pour faciliter les importations des biens de première nécessité, dont le carburant, les médicaments, les fertilisants, et d’autres. Bien évidemment, cette facilité du FMI devait servir de levier pour mobiliser d’autres financements des partenaires de développement, tout en renforçant les capacités nationales pour la production et les exportations.

Difficultés de mise en œuvre des réformes économiques

Début mai 2023, à la suite de cet accord avec le FMI, le Franc Burundais fut dévalué de 38%, passant de 1$=2.085 FBU a 1$=2.890 FBU. Un Marché  Interbancaire de Devises (MID) fut ouvert, permettant aux banques commerciales et aux bureaux de change d’accéder aux ressources en devises, en vue de financer les importations et le paiement des services extérieurs. En très peu de temps, ce marché de devises fut paralysé par le manque de devises auprès de la Banque Centrale. Depuis lors, la dépréciation de la monnaie nationale s’est accélérée. Pendant que le taux de change officiel est resté a 1$=2.890 FBU, sur le marché noir (marché parallèle), le dollar atteint un taux record de 1$=5.500 FBU, soit une dépréciation de 90%. Le Gouvernement mesure certainement la gravite de la situation et ne souhaite pas opérer une autre dévaluation de sa monnaie nationale jusqu’à 90%, compte tenu des impacts négatifs que cette opération aurait sur l’économie. Une campagne de répression policière de ces échangeurs a commencé en vile de Bujumbura. Est-ce une solution durable ?

Bien que dans ces réformes, le Gouvernement du Burundi ait révisé la loi budgétaire 2023/2024 en vue de réduire le déficit budgétaire, il fait face à des besoins de financement énormes pour couvrir les dépenses publiques. N’ayant pas accès au marché financier international, l’Etat n’a d’autre choix que de recourir à l’endettement intérieur, auprès de la Banque Centrale et des banques commerciales et institutions financières, paralysant, ainsi, les possibilités de financement bancaire de l’économie par ces banques et institutions financières. Dans l’espoir de mobiliser des financements intérieurs, l’Etat crée une bourse financière dont il sera le premier client. Il est peu probable qu’une telle opération réussisse, le Burundi étant le pays le moins bancarisé du monde, tandis que les investisseurs privés étrangers ne sont pas motivés à investir au Burundi, du fait de l’insécurité et du manque de fiabilité de ses institutions.

Dans entre-temps, les partenaires de développement observent et attendent que le Gouvernement entreprennent des reformes, aussi bien politiques qu’économiques, pour pouvoir appuyer. On l’a vu, entre 2000 et 2010, lorsque le Gouvernement s’était engagé à mettre en œuvre l’Accord pour la Paix et la Réconciliation, signé en août 2000, à Arusha, en Tanzanie. La communauté internationale était intervenue pour appuyer le processus de paix par des apports financiers importants. Avec la crise intervenue en 2015, suite à la violation de cet Accord de Paix, beaucoup de partenaires ont suspendu ou considérablement réduit leurs financements au Burundi. L’accord avec le FMI était une occasion de relancer la coopération avec le Burundi, en apportant des ressources de financement des projets de développement.

La descente aux enfers s’accélère

La situation économique actuelle est très préoccupante. Avec la lenteur des réformes économiques, le FMI a déjà révisé les objectifs macro-économiques. En particulier, le taux de croissance économique (PIB), qui était prévu à 6% pour 2024, a été revu à la baisse à 4,3%. Des analystes estiment, plutôt, que la croissance économique sera plus faible et pourra se situer entre 1,5 et 1,8% en 2024. Cette baisse de la croissance économique étant causée par plusieurs facteurs, dont, notamment : la baisse des aides extérieures, la mauvaise gouvernance, l’intervention du Burundi dans le conflit armee a l’Est de la Republique Democratique du Congo, l’impact économique de la fermeture des frontières avec le Rwanda, ainsi que la mauvaise gestion des ressources publiques et la corruption.

Dans ce contexte, la pauvreté s’accélère et touche plus de 75% de la population, plus de 50% de la population sont affectés par l’insécurité alimentaire. Plusieurs familles ne parviennent pas à avoir, ne fut-ce qu’un repas par jour. Plus de 200.000 enfants ont déserté les écoles au cours de l’année 2023, à cause de la faim. Avec le manque de devises, le Burundi manque de carburant, donnant lieu à des spéculations et des fraudes. Aujourd’hui, le litre d’essence se négocie entre 10.000 et 15.000 FBU, contre 4.350 FBU, comme prix officiel, avec des répercussions sur les prix de transport et des produits de première nécessité. Le pays manque d’électricité, une situation qui, non seulement, affecte les ménages, mais également, limite les possibilités d’investissement par les investisseurs, tant nationaux qu’étrangers.

Les salaires des fonctionnaires, des militaires et des policiers sont payés avec retard, ce qui traduit des difficultés financières de l’Etat à mobiliser les ressources financières nécessaires aux dépenses publiques. Avec de faibles salaires et un coût de la vie extrêmement cher, les retards de paiement de ces salaires met beaucoup de familles en difficulté.

« Souriez, vous êtes heureux »

Au bord du désespoir, ne sachant quoi faire pour sortir de l’impasse, comme un père devant une famille affamée, le Chef de l’Etat, Evariste Ndayishimiye, devant la population, veut redonner de l’espoir. Il lance à cette population affamée cette question : « Qui est heureux ? ». Tout le monde lève la main. Et au Président de répondre, satisfait de la réponse : « Qu’il est bon de diriger un peuple heureux ! ». Quel cynisme politique ! Comment demander à une personne qui n’a pas mangé à sa faim pendant deux jours d’affirmer qu’elle est heureuse ? Pouvait-il en être autrement ? Qui aurait osé ne pas lever la main, sachant ce qui lui arriverait après ?

Le Chef de l’Etat ne manque pas de rappeler sa Vision, qui veut qu’en 2040, le Burundi sera un pays émergent, et qu’en 2060, il sera classé parmi les pays développés. Comment promettre à une personne affamée que dans 16 ans, elle aura droit à plus d’un repas par jour et qu’en 36 ans, elle mangera à sa faim. Sera-t-elle encore en vie ? Comment un pays qui n’arrive pas à mettre en œuvre des réformes économiques pour redresser les déséquilibres et relancer son économie peut-il se projeter dans un horizon de 16 ans ou 36 ans ?

A la fin, devant ses collaborateurs, le Chef de l’Etat, enfin, montre publiquement son désespoir devant la complexité de la situation. Il s’interroge devant eux : « Et si demain, le Burundi tombait en faillite, que ferons-nous ? ».

Et la question qui est sur toutes les langues de Burundais est : « Qui sauvera le Burundi ? ».

A chacun d’y répondre.

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Andre Nikwigize

Ancien Conseiller Economique Principal auprès du Secrétariat Général des Nations Unies à New York. Auparavant, il a exercé les mêmes fonctions auprès de la Commission Economique des Nations Unies pour l`Afrique (CEA). Economiste de formation, Monsieur Nikwigize a occupé respectivement des postes de Chef en charge des Questions Macroéconomiques à la Présidence de la République, Directeur de la Planification Economique et Directeur Général du Plan auprès du Premier Ministre entre 1982 et 1991